Fred Navarro (1963 – 2026)

Figure de la lutte contre le VIH/sida en France, ancien président d’Act Up-Paris (2011-2013), Fred Navarro s’est éteint il y a quelques jours.

De nombreux messages d’hommage ont salué son parcours militant et ses engagements.

« Il s’était imposé comme une voix constante dans la défense des droits des personnes vivant avec le VIH et la lutte contre les discriminations », rappelle Terrence Khatchadourian de l’association Stop Homophobie dans un message d’hommage.

« Il est parti dans son sommeil, sans souffrance. On lui prépare une belle fête, tout en couleurs. Il a rejoint Christian, l’amour de sa vie. Fred N sans Haine, ne t’inquiète pas, on continue le combat », a ajouté Act Up-Paris dans un communiqué publié sur X.

En 2023, Fred Navarro avait livré un témoignage filmé dans le cadre du projet « Sida Mémoires Vives » des Amis-es du Patchwork des Noms, revenant sur son parcours et sur l’histoire partagée avec son compagnon, Christian Charpentier, décédé des suites du sida en 2010. Les Amis-es du Patchwork des Noms lui ont, bien entendu, rendu hommage dans un message :

« Nous venons d’apprendre le décès de Fred Navarro. Sa mort brutale nous attriste profondément. Militant inlassable de la lutte contre le sida au sein d’Act Up-Paris, dont il a été président de 2011 à 2013, il s’est battu pour obtenir la fin de l’interdiction des soins funéraires pour les séropositifs-ves dont son compagnon, Christian Charpentier, mort en 2010, avait été privé et qui a révolté Fred. Combat obtenu en janvier 2018.

Il militait aussi pour la dépénalisation des drogues et l’accès au cannabis thérapeutique qui le soulageait des neuropathies dues au VIH et aux conséquences des premiers traitements. En 2025, il est allé au bout de la réalisation du patchwork pour Christian. Il n’a pas eu le temps de le voir déployé, nous le ferons pour lui. »

« Séropositif depuis 1986 ; aujourd’hui, je kiffe la vie ! »

« Triste d’apprendre le décès de Fred Navarro, militant historique de la lutte contre le VIH/sida en France chez Act Up-Paris. En 2022, Fred nous avait accueillis chez lui, avec Nina, la photographe de Remaides, pour un entretien et une séance photo dans son intimité. Un moment précieux à jamais immortalisé dans l’histoire de Remaides. Fred était très fier de cette Une et m’avait demandé plusieurs exemplaires de ce numéro pour mettre à disposition dans le bistrot de son quartier. Repose en paix, Fred, et merci pour tout ton travail et ta gentillesse », a expliqué dans un post, Fred Lebreton, journaliste à Remaides.

Dans cette interview titrée : « Séropositif depuis 1986 ; aujourd’hui, je kiffe la vie ! », Fred Navarro revenait sur quelques-unes des grandes étapes de son engagement militant et le changement qui s’était opéré en lui dans sa façon de vivre avec le VIH.

« Tout s’est arrêté dans ma tête. Cette annonce [de sa séropositivité, ndlr] était très violente et sans aucune explication. J’habitais dans les Cévennes à cette époque et j’avais en tête ces images du sida qui venaient des médias, avec ces visages et ces corps ravagés par la maladie. Je n’ai pas cherché à savoir comment j’ai contracté le virus. J’étais pédé et consommateur d’héroïne par voie intraveineuse. Je cochais toutes les cases, mais je n’avais qu’une seule idée en tête, ne pas partager ce virus. Du coup, les premières années, je n’avais plus aucune vie sexuelle et affective. Ma vie s’est arrêtée, il n’y avait plus de projection, plus de projets et je vivais à cent à l’heure comme si chaque jour était le dernier. Ma vie était suspendue à un fil qui risquait de casser à tout moment et le VIH était mon secret, je n’en parlais à personne », expliquait-il au journal.

La rencontre décisive avec Christian

« C’est ma rencontre avec Christian qui a tout changé. On s’est rencontrés en juin 1992 dans un bar hétéro de Belleville [quartier de Paris, ndlr]. J’avais craqué sur lui, mais je n’osais pas l’aborder, racontait-il dans le journal. Un soir de Fête de la musique, après quelques verres et un pétard, je l‘invite à venir boire un dernier verre à la maison. Je lui déclare ma flamme et là il se met à pleurer et me dit : « Toi et moi, c’est pas possible ! Je suis séropositif et mon infectiologue vient de me donner quatre mois et demi de vie ». Je lui ai répondu que moi aussi j’étais séropo et que c’était la première fois que j’en parlais à quelqu’un. J’ai ajouté : « Je les prends tes quatre mois et demi et on verra bien ». On est restés 18 ans ensemble. »

« Je suis un gauchiste anarchiste, donc j’ai toujours suivi ce que faisait Act Up. Je me reconnaissais dans leurs luttes et leurs méthodes », expliquait-il alors sur son engagement dans l’association.

Interrogé sur la fin de l’exclusion des personnes vivant avec le VIH des soins funéraires ; exclusion dont son partenaire, Christian, a été victime, Fred Navarro avait expliqué la dureté de ce combat à la fois personnel et collectif :

« J’ai interpellé publiquement quatre ou cinq ministres de la Santé. J’ai encore un courrier de Xavier Bertrand [alors ministre de la Santé, ndlr] qu’il m’a adressé entre les deux tours des présidentielles de 2012 pour me dire « M. le Président d’Act Up, les textes sont prêts, ils sont sur mon bureau, libre au prochain ministre de la Santé de les signer ».

Quelques mois plus tard, en juillet 2012, j’ai interpellé Marisol Touraine [ministre des Affaires sociales et de la Santé de 2012 à 2017, ndlr] lors du congrès de lutte contre le sida à Washington. Je lui ai remis un faux courrier de son ministère qui sortait de la loi l’interdiction des soins funéraires. Elle m’a répondu avec un grand sourire : « Ça serait trop facile, mais je ne peux pas le faire sans l’accord du ministère de l’intérieur qui nomme les thanatopracteurs [qui réalisent les soins de conservation sur le corps des défunts-es, ndlr], du ministère du Travail, du ministère des Finances et du ministère de la Santé ».

À la suite de cette interpellation, nous avons pu être reçus au ministère de la Santé pour travailler sur les textes réglementaires en question. C’est finalement Agnès Buzyn [ministre des Solidarités et de la Santé de 2017 à 2020, ndlr] qui a signé l’arrêté autorisant les soins funéraires en juillet 2017.

La bureaucratie politique n’est pas adaptée au temps humain. Quand on a besoin d’un droit c’est maintenant, pas dans dix ans ! J’ai pleuré le jour où la loi est passée. Ça n’a pas réparé ce qui a été fait à Christian, mais j’étais satisfait d’une chose : plus aucune famille ne vivrait cette violence. »

« Fred Navarro, militant d’Act Up-Paris, est mort. Je suis si triste. Depuis que je l’ai accueilli lors de son arrivée au local de l’association, je l’ai toujours connu combatif et souriant. Pensée à ses proches », a indiqué Jérôme Martin, ancien président d’Act Up-Paris, dans un message d’hommage.

« Fred était un inlassable combattant, dans tous les moments de sa vie »

Florence Thune, directrice générale de Sidaction, lui a également rendu hommage:

« De nos jours, les mots « militant » et « activiste » sont parfois utilisés pour dénigrer ou dévaloriser la parole de l’autre… La rendre illégitime… Je crois pouvoir dire que Fred Navarro était de ceux et celles qui ont prouvé tout au long de leur vie à quel point ces deux mots avaient du sens… Fred criait haut et fort pour défendre les droits des personnes vivant avec le VIH et des personnes les plus discriminées ; Fred était un inlassable combattant, dans tous les moments de sa vie. Et Fred parlait aussi doucement, avec bienveillance et humour avec les personnes qui l’entouraient. Nous avions une militance qui s’exprimait sans aucun doute différemment, mais ce qu’il a vécu, ce qu’il a défendu, ce qu’il exprimait continuera de m’inspirer, de nous inspirer pour longtemps.

Et à l’heure où nous luttons contre un monde qui s’assombrit, qui va à l’encontre de toutes les valeurs que défendait Fred, restons fiers et fières d’être militant-e et activiste quelle que soit la forme que nous y donnons dans notre diversité d’action et de domaines.

Tellement triste de ne plus te savoir parmi nous…

Plein de pensées pour tous les membres d’Act-Up Paris. »

Plus d’infos sur le parcours de Fred Navarro sur :

L’interview de Fred Navarro dans le numéro 122 de Remaides (hiver, décembre 2022), c’est ici:

https://www.aides.org/remaides/numero-122

En 2017, France Info lui avait consacré un superbe portrait dans la série « Grand format » : « « On ne vit pas, on survit » : vieillir avec le VIH, le combat au quotidien de Frédéric, 57 ans », par Valentine Pasquesoone, diffusé et publié le vendredi 1 décembre 2017, voir ici:

https://www.franceinfo.fr/…/on-ne-vit-pas-on-survit…